Le Voyage de Valhalla: I - Des Petites Antilles à Tobago
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13 Septembre 2024
Tyrell Bay, Carriacou
12°27'30.9" N 61°29'34.8" W
Je l’ai fait. J’ai acheté un bateau. Un voilier produit par le grand designer Carl Alberg en 1971, un Alberg 30. Un voilier de 30 pieds (9,2m) robuste et fait pour la mer racheté à un Youtubeur sur Internet. C’est ainsi que sans avoir pu l’inspecter, il m’attend à Carriacou aux Caraïbes. Et déjà, j’écris ces lignes depuis mon nouveau havre flottant. Mais comment suis-je arrivé là ? Revenons un peu en arrière.

Cinq ans ont passé depuis que j’ai pris mon premier cours de navigation avec l’école de voile Les Glénans. C’était en Bretagne, en août 2019. Je m’en souviens bien car ce fut le premier cours qui m’apprit tous les fondamentaux de la navigation. Je garde encore de beaux souvenirs, intacts, de nos jours passés à jeter l’ancre dans les baies des îles avoisinantes : île d’Arz, Hoëdic, Houat et Crouesty. J’appris à faire des calculs de marées, à naviguer dans les courants, lire une carte marine, planifier une route entre les rochers à fleur d’eau mais aussi à manœuvrer le bateau, virer de bord, empanner, mettre à la cape, à lire des prévisions météo et bien plus encore. Nous étions cinq hommes à bord plus ou moins dans la même tranche d’âge, nous passions notre temps libre à pêcher ou à envoyer le spi. C’était génial. Avec Les Glénans, j’apprenais à naviguer en utiliser les cartes marines et j’aimais beaucoup cette approche à l’ancienne qui me paraissait plus vraie. Il est facile d’utiliser la navigation par GPS avec une application comme Navionics et j’aurai bien le temps d’apprendre ça par la suite. Non, la carte, le compas et la règle de cras d’abord, selon moi c’est comme ça que l’on démontre son respect à la mer. Depuis, j’ai suivi deux ou trois cours intensifs avec la même école, dans des eaux différentes, mais la plupart toujours en Bretagne. Et, j’ai beaucoup appris. Maintenant, il est temps de prendre la mer par moi-même et c’est là que tout devient plus vrai, plus intense et aussi plus effrayant.
J’ai décidé de naviguer seul autour du monde. Pourquoi seul ? me direz-vous. Eh bien, je ne suis pas borné sur le fait de passer tout mon voyage seul. Non, je ne recherche pas la vie d’ermite. Mais j’aime l’idée qu’un seul homme puisse faire le tour du monde sur un petit bateau de moins de dix mètres tout en sachant qu’il ne pourra compter que sur lui-même en cas de pépin en mer et sur sa capacité à gérer n’importe quelle situation qui se présenterait en route. Bien sûr, j’ai beaucoup de plaisir à rencontrer des gens intéressants, riches, d’une manière autre que pécuniaire, et j’apprécierai sûrement la compagnie à bord de quelques âmes qui partageraient mon esprit d’aventure. Je ne me fais donc pas de soucis pour ma solitude, j’ai appris à en prendre soin, à l’apprécier. Et je suis sûr que j’aurai de la compagnie à bord, à un moment ou à un autre, pour un bout de chemin. Ceci étant dit, un tel projet ne saurait être entaché, pas même d’une seule goutte, par l’encre d’un esprit autre que le mien. Je suis arrivé à la conclusion après plus de douze ans d’expéditions et d’aventures qu’il est crucial de faire les choses exactement comme l’on a envie de les faire. C’est une condition sine qua none pour la santé mentale du capitaine car s’il laisse ses projets être dictés par la vision des autres, il risque de se trouver dégouté, réalisant finalement qu’il est en train de s’éreinter pour une cause qui ne l’avait jamais vraiment inspiré. Alors le bois privé de son étincelle, mouillé par les embruns de la mer, ne se consume plus, et bientôt, s’éteint. C’est la débandade. Les forces l’abandonnent, tout est fini. Alors me voilà, à Tyrell Bay sur la petite île de Carriacou dans les Antilles au Sud des Caraïbes, déterminé et prêt à commencer ce qui pourrait bien être le plus grand voyage de toute ma vie : Le Voyage de Valhalla. Et je ressens une calme excitation pour ce qui m’attends.
Comme dit plus haut, Valhalla est un légendaire Alberg 30 de 1971, un solide voilier monocoque à quille pleine comme on n’en fait plus de nos jours. J’ai confiance qu’elle sera à la hauteur de la tâche (en anglais, j’ai opté pour le féminin alors pourquoi pas le conserver en français, Valhalla aura la force tranquille du féminin). Elle est déjà équipée de presque tout ce qu’il lui faut pour la navigation au large excepté peut-être pour quelques points qui seront réparés ou résolus en route. Par exemple, la grande voile est plutôt âgée et il me semble que le bateau bénéficierait beaucoup d’une grande voile en bonne condition. La gazinière est fixe, et non pas sur un axe rotatif, ce qui rend la cuisine compliquée, voire impossible, lorsque le bateau gîte. Il y a un pilote automatique électronique mais un régulateur d’allure mécanique (windvane) serait bien plus fiable. Le reste tombe probablement dans la catégorie « nice to have ». Valhalla navigue, je peux jeter l’ancre, utiliser la VHF pour contacter les ports et les navires avoisinants, je peux, dans la plupart des situations, cuisiner, donc tout va bien. Et, comme le dit l’expression, le meilleur bateau est celui que l’on possède déjà.

Voici mon programme de navigation actuel : naviguer vers la Grenade puis Trinidad et Tobago et ensuite, je l’espère, direction le Brésil. Le courant de la Guyane, un fort courant contraire actif le long des côtes de Guyane, Suriname, Guyane Française et du nord du Brésil, rend la tâche ardue. Si ardue que la plupart des marins évite cette route. Il m’est donc très difficile de trouver qui que ce soit disposant d’informations récentes sur ce passage. Il me faudra donc soigneusement me préparer tout en gardant à l’esprit que ce pourrait bien être une navigation hautement frustrante et difficile. Mais d’abord, allons à la Grenade et donnons à ce bateau son nouveau nom : Valhalla. Ensuite, nous naviguerons vers le Sud. J’écrirai ici les lignes qui conteront les péripéties de Valhalla et de son capitaine autour du monde dans un long récit que j’appellerai « Le Voyage de Valhalla ». Comme si je consignais ceci de manière manuscrite dans le journal de bord d’un vaisseau du XVIIIème siècle. Voilà mon idée : vous donner accès à mon journal de bord en temps réel, rempli de mes pensées les plus intimes, des aspects pratiques du voyage, des illusions et désillusions, difficultés, apprentissages, réflexions, rencontres, joies et chagrins. J’espère que vous apprécierez sa lecture autant que je me délecterai à nous déversez, Valhalla, notre voyage et moi, dans ces pages salées.


15 Septembre 2024
A l’ancre à Tyrell Bay, Carriacou, Caraïbes
12°27'30.9"N 61°29'34.8"W
J’ai amené une petite hélice pour remplacer celle qui était défectueuse sur le moteur de l’annexe (celle qui permet de remonter l’eau de mer dans le moteur pour son refroidissement). Nous commençons donc par réparer cela. Huub, le précédent propriétaire du bateau, s’en occupe car il sait déjà comment faire. Après quelques tentatives, nous mettons le vieux moteur Johnson 4 chevaux de 1996 à l’eau et un jet crache finalement de son bord. Quand je suis arrivé à Carriacou avec le ferry de Grenade, Huub me fit la remarque que je transportais ce qui devait probablement être la quantité maximum de bagages que pouvait transporter un être humain. Honnêtement, je pense que j’aurais pu en transporter encore un peu plus mais sûrement pas sur les pentes raides des collines de la Grenade. Nous entassâmes mes bagages sur l’annexe et fonçâmes vers Limonada. C’est son ancien nom lequel est encore écrit en toutes lettres sur sa poupe. Il m’a semblé qu’il me fallait un meilleur nom pour le voyage que j’allais lui imposer et VALHALLA me parut un choix tout à fait adéquat. Avec tous mes bagages montés à bord, et Hubb qui disparait à l’horizon, je peux enfin me détendre. Je suis épuisé. Le soleil des Caraïbes a déjà eu raison de moi, me vidant de toute mon énergie. Gros changement. Je vais avoir besoin d’un peu de temps pour m’adapter. Après avoir utilisé l’annexe quelques fois, j’oubliai de ramener tous les bouts (prononcer « boutes », signifie cordages) à l’intérieur et l’un d’eux se prit dans l’hélice, l’envoyant par le fond. Je revins le lendemain avec palmes et tuba mais impossible de retrouver cette foutue hélice dans le fond de la baie. J’ai donc dorénavant un canot à rames ! Je rame entre le bateau et la terre tous les jours et je commence déjà apprécier l’exercice.
J’ai rapidement fait connaissance avec mes voisins d’ancre : Timo & Livi à bord d’Ente et Jay & Chiara à bord d’Amanzi. Deux couples dans la même tranche d’âge. Un des aspects principal qui m’inquiétait avant de me lancer dans la navigation en solitaire était l’isolement. Je fus donc heureux de rencontrer et connecter avec d’autres marins, qui plus est de mon âge. J’ai trouvé une fouenne sur Valhalla, sorte de long trident fait pour harponner les poissons sous l’eau. La pêche au harpon est une chose que j’ai toujours voulu essayer ! Nous allâmes pêcher un des jours suivants avec Timo, Jay et Chiara et j’étais enthousiaste de m’essayer à la chasse au poisson. Ceux-ci s’enfuirent très rapidement face à la menace que représentait mon long trident jaune, cela s’annonça donc plus difficile que prévu mais j’étais tout de même très heureux de m’y essayer. Jay me donna un maquereau que je préparai immédiatement avec du citron et des épices et le fit frire à la poêle pour mon souper. Alors que j’écris ces lignes, les deux vaisseaux, Ente et Amanzi, s’en sont allés avec leurs équipages respectifs, ce n’est donc plus que Valhalla et moi maintenant, et bien sûr les autres navires inconnus. À terre, il reste Huub et Ben.
Maquereau offert par Jay

Ben est un marin solitaire qui a passé les deux dernières années en cale sèche à retaper son Tayana 37. Ou, pour être plus exact, il l’est devenu, marin solitaire. Comme il le dit lui-même, « Boatyards don’t let couples stick together for long » (en gros, retaper un bateau à terre ce n’est pas bon pour faire tenir un couple). Une fois, alors que l’on discutait au restaurant à côté de la marina, je lui fis part de certaines pièces que j’aimerais bien remplacer sur Valhalla comme les winchs, le régulateur d’allure dont il manque la moitié, etc. C’est alors qu’il m’en parla.
– Tu sais ce gros bateau couché sur la plage… Le propriétaire ne reviendra pas. C’est un dégât total.
– Oh vraiment, comment peux-tu en être sûr ?
– Je veux dire, ouais. Ce gars ne reviendra pas c’est sûr. Tu vois le gros winch qui manque sur le pont à tribord… C’est moi qui l’ai pris.
– Oh wow. Ces winchs valent vraiment la peau du cul. En fait, tu sais quoi, je suis allé voir dans ce bateau l’autre jour et j’ai trouvée de bonnes choses dans la cuisine : de la sauce pour les pâtes, une conserve d’olives noires, un pot de Nutella et trois bouteilles d’huile d’olive ! C’est de l’or ça, t’as vu le prix de l’huile d’olive ici !
– Yeaaah, right on !
– J’ai aussi pris un gouvernail en bois qui trainait sur une épave à côté. Mais celle-ci c’est sûr que c’est une épave, il ne reste que trois ou quatre planches de la coque plantées dans le sable.
– Ha Ha awesome man !
Vous n’êtes probablement pas au courant mais Carriacou a été frappé par l’ouragan Beryl il y a quelque mois et la plupart des bateaux ont été détruits, certains abandonné, d’autres démâtés, attendant piteusement le retour de leur propriétaire. Celui-là, par contre, était échoué sur la plage, couché sur le côté et salement abîmé.

Le jour suivant, nous décidâmes de mener une expédition de nuit et de récupérer ce qui pourrait nous être utile. Cela nous pris bien deux heures au cœur de la nuit. Ben m’aida à retirer un winch qui était de la bonne taille pour mon bateau, c’est-à-dire pas trop gros alors que je dénudais le pont de ce qui tout ce qui me paraissait utile : des haut-parleurs extérieurs, un gros auvent, une drisse, etc. J’espère vraiment qu’il ne m’a pas monté un flan et que ce bateau est bien abandonné à son destin car jamais je ne voudrai voler ce qui appartient encore à quelqu’un. Comme Ben était là depuis longtemps, j’avais décidé de lui faire confiance et effectivement de nombreux bateaux détruits par l’ouragan partaient à l’assurance. Et puis, ce navire était échoué sur la plage depuis des mois sans que personne ne s’en soucie le moins du monde. Au moins le trésor récupéré sera utilisé par ses nouveaux propriétaires. Et nous disparûmes dans la nuit. Il était deux heures du matin quand j’arrivai enfin à mon lit et tombai mort de sommeil, lourd comme l’ancre de Valhalla. Wouah… une semaine seulement et j’étais déjà un pirate...!
Le jour où je décidai de faire ma première navigation en solitaire fut chargé en adrénaline. Je ne connaissais pas le bateau et il me fallut donc me concentrer pour ne pas louper une étape. OK, tout d’abord ouvrir la valve de carburant, c’est fait, ensuite tourner l’interrupteur sur batterie 2, batterie de démarrage, c’est fait, puis glisser le levier de vitesse. « Glisser le levier de vitesse !? » … Merde, qu’est-ce que j’avais voulu dire par là. J’ai écrit ça mais je ne m’en souviens pas. Après m’être cassé la tête un moment sur la question, cela devient évident. OK, ce truc glisse là et maintenant, je peux mettre le moteur en marche avant dès que je suis prêt. Allez, maintenant on remonte l’ancre. A la main, ça prend toujours un peu de temps, mais avec de la patience c’est possible de la remonter sans trop gaspiller de force. C’est bon, l’ancre est remontée à bord. Maintenant, on court dans le cockpit mettre la marche avant, ne pas taper dans les autres bateaux, OK c’est facile il y a de la place pour manœuvrer, je suis en train de sortir de la baie au moteur, cool ! Maintenant, on met le bateau face au vent et on hisse la grande voile, allez ! Meeerde, c’est bloqué ! Qu’est-ce qu’il se passe. Oh le coup classique, les lignes de riz, je les débloque et hop, la grande voile est hissée ! J’éteins le moteur. Aaaaah le silence. Enfin. Et la brise qui nous pousse délicatement vers le large. Je déroule le génois. Règle les voiles. Parfait, on navigue. Pfff, c’était un poil intense pour les nerfs mais tout va bien.

Je ne suis pas allé bien loin. Quelques virement de bords, un empannage, deux trois manœuvres pour m’entraîner et retour à Tyrell Bay. J’étais satisfait d’avoir passé ma première épreuve de navigation en solitaire. La première navigation en solo est toujours un peu effrayante. Que se passerait-il si je n’arrivais pas à rallumer le moteur ? Si je me faisais pousser vers les rochers et que je n’arrivais pas à remettre le bateau sur une route d’évitement ? Certaines de ces questions me sont venues à l’esprit mais non, tout s’est bien passé. Je vais prendre quelques jours pour me reposer ici. Je sens que mon corps a besoin de s’adapter à son nouvel environnement et j’ai, de toute manière, de menus travaux de réparation à faire sur le bateau. L’électricité sur tribord ne fonctionnait plus et l’on a réparé ça avec Huub, une connexion mal faite, rien de plus. J’ai sorti deux bidons d’eau du fond de cale jusqu’à ce que je comprenne que le bateau était équipé d’une pompe de cale qu’il est possible d’activer depuis le tableau de bord. Fait le service des passe coques. Réparer le bandeau de LED. Refait le stock de nourriture. Mis sur papier la liste des choses à réparer, améliorer ou trouver en route.
J’ai lu dans World Cruising Routes de Jimmy Cornell certaines pages dédiées à mon itinéraire prévu, de Trinidad vers la Guyane, le Suriname, la Guyane française et le Brésil. Voici ce qui est dit :
« Le fort courant de la Guyane qui porte au nord- ouest dissuade la plupart des gens d'entreprendre cette traversée directe, et ceux qui l'ont tenté dans le passé ont préféré prendre une route au large. Cependant, en restant près de la côte, il est possible d'éviter la majeure partie du courant. En restant dans des eaux relativement peu profondes, on évite la majeure partie ou même la totalité de ce fort courant de Guyane qui porte au nord-ouest. Le meilleur endroit pour commencer ce voyage est Trinidad d'où l'on devra suivre la côte de l' Amérique du sud en restant à proximité ou même à l'intérieur de la ligne de sonde des 20 m. »

Un coup d’œil à la carte des courants sur Windy me confirme qu’il semble y avoir deux approches à ce problème. Soit on navigue en restant près de la côte comme conseillé par Cornell, ou alors on prend le large pour éviter la partie ou le courant est le plus fort et qui semble monter jusqu’à 2-2.5 nœuds. Je vais faire plus de recherches. Mais d’abord, il me faut aller à la Grenade et rebaptiser Limonada avec son nouveau nom de Viking : Valhalla !
20 Septembre 2024
Anse La Roche, Carriacou
12° 31' 7.2" N 61° 26' 53.8" W
Hier, j’ai jeté l’ancre dans la baie d’Anse La Roche après une navigation vent arrière plus que satisfaisante. Valhalla glissant sur l’eau à environ quatre nœuds de moyenne. Au moment de quitter le mouillage à Tyrell Bay, j’ai tenté de le faire sans utiliser mon moteur mais je me suis dégonflé quand je me suis vu approcher dangereusement la magnifique goélette en bois d’Harold. Je suis rapidement arrivé à la conclusion que je pourrais garder cet exercice pour un autre jour dans une baie moins fréquentée. Anse La Roche est un tout petit mouillage et, à mon arrivée, un catamaran occupait déjà le centre de la baie. J’ai donc choisi un côté, me suis lentement approché des récifs au moteur, mis marche arrière et envoyé l’ancre par le fond. Une fois la chaine étirée, je me retrouvai tout près du catamaran mais pour une fois il me semblait que j’arrivais à visualiser le cercle d’évitement et je me dis qu’il n'y avait pas de quoi s’inquiéter. Au moins, je n’avais pas lâché mon ancre par-dessus la leur.
Je suis allé pêcher à la fouenne. C’est une longue tige avec un trident vissé au bout et un bande de caoutchouc à l’arrière dont on se sert pour armer le tir. Il suffit d’enrouler l’élastique dans sa paume, de tendre la tige en faisant un quart de tour pour que ça parte bien droit, et de serrer le tout dans son poing tout en visant un poisson qui aurait fait l’erreur de ne pas décarrer vite fait. Équipé de palmes, masques et tuba, je plonge et nage vers le récif, en chasse de mon dîner. Après plusieurs tirs manqués, je fus émerveillé de voir que j’avais empaler mon premier poisson ! Celui-là s’appelle « Capitaine Jaune » et il a vraiment de belles couleurs. Presque trop belles. En fait, j’aurais bien aimé en avoir attrapé un autre… plus grand et un peu plus moche peut-être, même si cela n’a pas beaucoup de sens. Allez, en cuisine et bon appétit !

23 septembre 2024
Retour à Tyrell Bay
Tout doit être en ordre pour le départ. Aujourd’hui, je prends enfin le large ! Au revoir Carriacou. Mon idée est de naviguer vers La Grenade avec une escale de nuit à Ronde Island. Ça me coupera le trajet en deux. J’ai hissé l’annexe à l’avant du bateau, l’ai dégonflée et enroulée, une opération que j’ai trouvé très peu pratique et fatigante. Ça serait bien de trouver autre chose comme un kayak ou une pirogue de Polynésie mais la taille est importante sur un petit bateau comme Valhalla. Je suppose que je serai content d’avoir une grande annexe quand j’aurai à remplir tous ces jerrycans d’eau et à les ramener à bord. Peut-être qu’un jour, je vendrai l’annexe et trouverai quelque chose de plus adapté. Pour ma dernière nuit à Carriacou, Ben et moi retournons sur l’épave. Elle a une gazinière avec trois feu et un four qui nous paraît vraiment pas mal. Ben envisonne une amélioration de son four et me donnerait le sien en échange, plus petit et plus adapté à la taille de mon bateau. Ça serait génial. Je pourrai l’installer à Trinidad ou je prévois de faire la majorité des travaux les plus importants. C’est une cuisinière sur cardans qui s’adapterait à la gîte du bateau avec deux feux et un four. Je pourrai même me faire des pizzas !
Quelques trucs récupérés sur le bateau abandonné

24 septembre 2024
Ronde Island
12° 18’ 47" N 61° 35’ 15" W
Ça y est, je l’ai fait ! Je suis à l’ancre à Ronde Island. Hier, la navigation fut plaisante et je suis très fier de moi. J’ai réussi à lever l’ancre sans faire utilisation du moteur et à faire de même pour jeter l’ancre à l’arrivée à Ronde Island. Tout à la voile. Pas de moteur sur tout le trajet. Au travers avec les voiles bien réglées, rythme de croisière 4.5 à 6 nœuds durant toute la traversée. Ça y est, Jack ! On fait le tour du monde à la voile !
Jack est mon compagnon de route, un perroquet !

Je me suis réveillé aux alentours de huit heures ce matin et me suis préparé un bon pot de café. J’écris ces lignes pensant à ce qui m’attends. Je boirai mon café en route car je suis trop impatient de mettre les voiles et j’aimerais atteindre Prickly Bay avant le coucher du soleil. C’est une navigation de vingt-deux miles nautiques qui, selon mes estimations, prendra environ six heures ou moins tout dépend du vent. J’ai pas mal filmé sur le trajet et je continuerai à le faire tant que j’aurai de quoi.
Au mouillage à Ronde Island

J’ai fait un rêve étrange la nuit passé… Une navigatrice solitaire était à l’ancre près de Valhalla. Nous nous sommes rencontrés et avons passé la journée ensemble puis, de fil en aiguille, la nuit. Me retrouver seul n’est pas particulièrement dur pour le moment. Je ne me sens pas seul comme j’avais pu me sentir durant ma traversée de l’Afrique en 4x4 par exemple. Néanmoins, je peux déjà m’imaginer comment être seuls durant de longues périodes pourra être émotionnellement difficile. Je chéri ma liberté et, soyons honnête, j’y suis très habitué. Être indépendant, faire ce qu’il me plaît quand il me plaît. N’avoir personne pour me dire quoi faire. Et pourtant, les instants prennent d’autres couleurs lorsqu’ils sont partagés avec la bonne personne. Malheureusement, la réalité est que la ou les bonnes personnes ne sont pas si facile à trouver. Durant un instant, ce rêve me fit repenser à Bdour, mon ex-partenaire jordanienne. C’était la dernière fois que j’avais vraiment fait l’effort de changer ma façon de vivre d’une vie indépendante et libre vers une de coopération et de compromis. J’ai presque cru que cette relation fonctionnerait. Bref. Puis, cela me fit penser ensuite à Cristina. C’était la dernière femme vers laquelle je m’étais senti profondément attiré. Une italienne, magnifique et charismatique. Une chimie enivrante était à l’œuvre entre nous, bien que tout cela soit très court et intense, mon sixième sens me disait sans hésitation que c’était mutuel. Finalement, elle choisit de disparaitre. Je me suis senti comme une sorte d’ouragan contre lequel elle voulait à tout prix se défendre et protéger l’impact que j’aurais pu avoir sur sa vie si bien établie. Il y eu une belle étincelle sur laquelle elle jeta une couverture anti-feu. Ça m’a rendu très triste et je suis redevenu un poète pour quelques semaines. J’ai même ramassé un rameau vert dans la rue qui me rappelait son souvenir et je l’ai gardé dans l’évier de la salle de bains pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’il se meure. N’est-ce pas pitoyable…
Non, je suis bien seul pour l’instant. Comme Thorgal, je trouverai peut-être un jour mon Aaricia mais pour le moment, il est temps de faire les vraies choses. Et, oh que j’aime faire les vraies choses ! Je suis si impatient pour la suite.
Mon annexe qui me permet quand même de ramener 80 litres d’eau d’un coup

25 septembre 2024
Prickly Bay, Grenada
11° 59' 55.6" N 61° 45' 43.0" W
Qui aurait cru que remonter le plancher d’une annexe sur l’eau serait une des tâches les plus ardues qu’il m’ait été donné d’accomplir depuis que j’ai acheté ce bateau. J’ai désormais un sentiment naissant d’animosité envers les annexes. Enfin, je trouverai un moyen de la ranger à l’avant du bateau. À l’envers, ça devrait passer entre le mât et les filières. Je n’aime pas vraiment les gens ici, certains sont sympathiques mais la majorité ne semblent pas apprécier leur boulot et la manière dont on est traité en tant visiteur est vraiment désagréable. Aussi, les femmes ne me répondent pas quand je les salue dans la rue, c’est étrange. Enfin. Je n’ai pas pu trouver un endroit où faire imprimer le decal pour le nouveau nom du bateau. Grenada n’est peut-être pas le meilleur endroit pour faire ça finalement. Je suis enthousiaste à l’idée d’arriver à Tobago où se trouve une baie nommée : La Baie des Pirates. Il me semble que ça sera le meilleur endroit où jeter l’ancre pour un pirate comme moi.
J’aimerais bien un bon vieux sextant, de vrais cartes marines en papier, un spinnaker, une grande voile en bon état avec trois bandes de riz, deux self-tailing winchs pour la voile d’avant, un régulateur d’allure, etc. Mais bon, je navigue et j’aime ce bateau. Je me sens déjà tellement chez moi dessus.

Coucher de soleil sur Prickly Bay
6 octobre 2024
Woburn Bay, Grenada
12° 00’ 21.5" N 61° 44’ 05.5" W
J’ai migré de Prickly Bay à Woburn Bay dans une tentative de naviguer autour de l’île de la Grenade depuis Grand Mal (St-Georges) sous le vent de l’île jusqu’au Nord pour ensuite rallier le Sud de l’île (Eggmont sur la carte ci-dessous) par le côté au vent. Durant le trajet du retour, Woburn était simplement plus proche que Prickly et permettait à ma mystérieuse passagère de prendre le bus pour rentrer chez elle. Comme constaté durant ma traversée le long de la côte Ouest de Grenada, la majorité du vent de côté-là est bloquée par l’île. Mon idée était donc que l’on pourrait profiter du vent en redescendant à l’Est de l’île mais ceci fut sans prendre compte de deux choses. Premièrement, les prévisions de vents qui s’annonçaient plus que molles et la propension au mal de mer de ma passagère ! Après une nuit plutôt inconfortable à l’ancre près de Sandy Island, nous avons malheureusement dû faire tout le trajet au moteur jusqu’à atteindre Woburn Bay car il n’y avait absolument pas de vent. Croyez-moi, j’ai tout tenté avec le réglage des voiles mais rien n’y fit. Ce bateau ne bougera pas tant qu’il n’y a pas au moins cinq nœuds de vent.
Île de Grenade

Ici, à Woburn, je me prépare à appareiller. Ben veut récupérer sa cuisinière. Ah, c’est embêtant mais bon je ne peux rien y changer. Il n’a pas pris toutes les mesures correctement et a réalisé un peu tard que la grosse cuisinière récupérée sur l’épave ne s’installerait pas si facilement que ça sur son Tayana 37. C’est un peu grand pour Valhalla mais j’essayerai peut-être tout de même de l’installer car j’aimerais vraiment bien avoir de quoi cuisiner en mer.
Un jour, à Prickly, un type nommé Neil vint me rendre visite.
– Hé Marc ! Je te connais, tu es célèbre. T’es sur YouTube !
– Haha, c’est juste… Donc tu connais Huub (le précédent propriétaire)
– Oui, je le suis depuis un moment. Où est-ce que tu prévois d’aller ?
– Je veux aller à Tobago, peut-être Trinidad et ensuite cap sur le Brésil.
– (Neil avec ses yeux grand ouverts) Tu veux naviguer contre vents et courants !??
– Eh bien, je ne veux pas aller au canal de Panama, je veux aller dans l’autre sens donc je vais essayer.
– (Incrédule) Bah ça tu peux toujours essayer…
Tiré de Cornell, route AT17 de Trinidad au Brésil

Ça pour sûr que je vais essayer, et comment ! Je vais même faire mieux que ça, je vais élaborer une stratégie pour trouver mon chemin de Trinidad vers le Brésil. J’en confiance dans mes capacités à atteindre la destination. Je suivrai peut-être les conseils de Cornell dans sa description de la route AT17 et naviguer près de la côte tout en restant dans la ligne de sondes des 30 mètres. Je pourrais même faire escale en Guyane, au Suriname et/ou en Guyane française. La météo marine incluant des prévisions de vent et courant devrait pouvoir être reçue via mon Garmin inReach.
Woburn Bay

Neil m’a dit qu’il serait plus simple de descendre à Tobago à partir de Carriacou plutôt que Grenada. Depuis la Grenade, suivant la direction du vent, il y a de fortes chances d’être trop face au vent et d’avoir en plus à se taper un sale courant de face. Au vu de ma situation actuelle, je décide de retourner à Carriacou d’une seule traite et de nuit, de procéder à l’échange de cuisinières avec Ben, puis de naviguer sur un seul bord direction Tobago. Ça me donnera une chance de me faire ma première navigation de nuit en solitaire !
Pour être franc, je suis impatient de naviguer. J’ai envie de faire les vraies choses et je commence à m’ennuyer à rester planter là aux Caraïbes. Oui, je sais, c’est un endroit considéré paradisiaque. C’est un bel endroit, je l’admets. J’aime me réveiller sur Valhalla, monter sur le pont et sentir la brise sur ma peau tout en regardant les palmiers qui m’entourent. Pourtant, il n’y pas grand-chose à faire ici pour moi. J’ai un budget plutôt serré et tout y est cher, c’est les Caraïbes. Finalement, juste en restant à l’ancre, ayant presque que les vivres comme dépenses, c’est déjà trop cher. J’essaye de redescendre à mon bon vieux budget de 600 dollars par mois. C’est faisable sur le papier mais en réalité il y a toujours quelque chose qui se passe durant le mois qui coûte un peu trop cher. Et avec le bateau viennent toutes sortes de coûts cachés.
En voici un exemple : j’ai immatriculé mon bateau sous pavillon polonais et commander dans la foulé un numéro MMSI pour mon équipement radio. C’est un identifiant unique qui agit comme un numéro de téléphone que les secours utilisent pour contacter le bateau en cas de détresse (lorsque je presse le bouton SOS sur ma VHF par exemple). Le pavillon polonais ainsi que le numéro MMSI m’ont couté 544 Euros, tout bon, c’est l’option la moins chère. Maintenant, ils me signalent par email que pour continuer la procédure d’établissement du MMSI, il me faut présenter un certificat d’opérateur radio valide. Donc, je me rends sur Internet pour savoir comment obtenir ledit certificat. Facile, il me suffit de faire le cours Short Range Certificate de RYA. Le cours peut être suivi en ligne mais l’examen se fait de toute manière à terre. J’essaye donc de m’y inscrire mais, surprise, je dois maintenant débourser 350 dollars de plus. A mon grand désarroi d’autres marins me confirment que c’est bien le prix peu importe la région. Un course en ligne (!) qui t’apprend à utiliser une VHF avec un court examen probablement sur ordinateur. C’est à ce moment que mon instinct de survie financière à long terme se met en marche. Est-ce vraiment le moment de dépenser une telle somme pour un identifiant ? Et puis, ais-je vraiment envie de participer à ce système qui fait raquer de plus en plus les marins pour tout ce qui se rapporte de près ou de loin à la voile ?
En résumé : je n’ai pas payé pour le cours. J’ai constaté qu’il y avait déjà un numéro MMSI dans ma radio assigné à Huub et sous pavillon américain. Ce qui veut dire que si Huub pouvait me le transférer et que je pourrai supporter le fait que Valhalla soit vu comme un navire américain sur les AIS (équipement receveur/transmetteurs de position), je pourrai gentiment passer au prochain point sur la liste de trucs à faire. Oh et j’ai poliment demandé à l’autorité polonaise de me rembourser mes 149 EUR pour le MMSI dont je n’ai désormais plus besoin, ce qu’ils ont accepté ! Donc respect à eux !
VHF et son identifiant MMSI

10 octobre 2024
Mon projet est de naviguer dans le mauvais sens autour du monde. « Sailing the wrong way », c’est comme ça que ça s’appelle, je n’invente pas. Je me demande ce qui est « mauvais » dans le mauvais sens… Ce que l’on m’a dit est que naviguer autour du monde « dans le bon sens » (ce n’est pas comme ça que ça s’appelle, je vous rends juste la lecture plus aisée), ce qui veux dire vers l’Ouest, est ce que la plupart des plaisanciers font car « il y a plus à voir pour le vent utilisable » (ce sont les mots de Capitaine James de SV Triteia). Autre fait à ma connaissance est que la plupart des courses autour du monde se font vers l’Est, à l’envers donc, car c’est apparemment la manière la plus rapide de compléter un tour du monde à la voile. Alors que la plupart des plaisanciers navigue vers l’Ouest. J’ai pourtant en tête des marins-aventuriers qui ont navigué vers l’Est comme Poncet & Janichon, Vito Dumas, Yves Gélinas (qui utilisa le même voilier que moi, un Alberg 30) et même Moitessier si mes souvenirs sont bons. Et il me semble que j’irais bien dans la seconde catégorie. Enfin, je verrai bien par moi-même. Pour dire vrai, je n’aime pas trop parler de mes projets de navigation aux autres plaisanciers car ils réagissent toujours avec de grands yeux et une certaine incrédulité. « Il y a une raison si la plupart des gens naviguent dans ce sens » est ce qui m’a été dit. Eh bien, allons voir quelle est cette raison !
J’ai revu Peter ici à Woburn, un marin chinois que j’avais rencontré pour la première fois à Sainte-Hélène lors de notre traversée de l’Atlantique à bord de KARAKA avec Tom & Emma. Peter m’a dit que j’étais un « crazy man », voilà sa réaction à mes projets de navigations mais il fut le premier à le dire d’une manière positive et avec un sourire encourageant. Je ne pense pas que je sois fou. Au contraire, je trouve que les autres sont fous de répéter bêtement ce qu’ils ont entendus sans vouloir essayer par eux-mêmes. Aussi, je sais qu’il y a différentes personnalités et je comprends tout à fait que la plupart des gens recherchent le plaisir et le calme dans les tropiques. Seulement, je suis attiré par différentes choses, comme tout aventurier qui se respecte, ce n’est pas les navigations faciles sous soleil des tropiques qui satisfera mon besoin d’aventure et de dépassement de soi. Sur le papier ça a peut-être l’air fou pour eux mais ça n’est que plus excitant pour moi.
Mystérieuse passagère

J’ai rencontré Angelica, la passagère mystérieuse dont je vous parlais plus haut. Elle peint, écrit de la fiction et joue du violon. Nous passons quelques jours ensemble parfois chez elle, parfois sur le bateau. Je l’ai emmené pour un tour de deux jours autour de l’île sur Valhalla malheureusement, il n’y eut presque pas de vent et nous avons dû faire une grande partie du trajet au moteur ce qui ne l’a pas empêchée d’avoir le mal de mer. Elle jura de ne plus jamais mettre les pieds sur un bateau ! Ça me fait du bien d’avoir un peu de compagnie. J’apprécie de passer un peu de mon temps avec quelqu’un. Je pense que juste un peu de temps partagé avec elle a déjà recalibré mon compas émotionnel. Passer trop longtemps seul, même lorsqu’on apprécie sa solitude, peut devenir mauvais à force. Il vient un moment où l’on a suffisamment passé de temps à entretenir une conversation avec soi-même et où tout ce dont on a besoin est juste quelqu’un à qui faire à souper, avec qui discuter de ce qui s’est accumulé dans notre esprit et auprès de qui se coucher le soir. Et je me sens bien, un sentiment d’apaisement naît en moi, je ne m’attache pas à une femme, non, au lieu de ça je me sens prêt à prendre la mer. Ressentir ceci est important car ça m’indique que je suis sur la bonne voie. Aussi, je sais qu’Angelica sera OK. Ce n’est vraiment pas idéal d’avoir des relations romantiques sur la route car - et c’est le problème principal de l’aventure - je suis toujours celui qui part. Et les gens n’aiment pas construire des relations avec quelqu’un dont tout indique qu’il repartira bientôt.
Je suis heureux d’écrire aujourd’hui. J’ai l’impression que ma routine de travail créatif s’adapte enfin aux nouvelles circonstances. Quelques jours plus tôt, je discutais ave Max, un bon ami de Montréal et par la même occasion un compositeur talentueux (MaxLL voyez par vous-même), à propos du processus créatif, de discipline et de méthodes pour éviter la distraction. C’est un sujet que j’aime aborder avec ceux de mes amis qui sont de vrais artistes prolifiques dans ce monde moderne rempli de distractions. Je suis fasciné par quiconque arrive à être un artiste prolifique de nos jours. Il me dit une chose dont j’avais déjà connaissance mais qui est finalement si utile pour faire fonctionner ma routine d’écriture. Peut-être le conseil le plus utile après le slogan de Nike : Just do it. Il me dit : « Tu dois faire la chose la plus difficile en premier » . Ce qu’il faut comprendre par là c’est qu’au réveil, au lieu d’attraper son téléphone et ensuite d’essayer de se mettre au travail, le cerveau fonctionne mieux en se mettant d’abord au travail et puis ensuite en se récompensant ave quoi que ce soit que l’on ait envie de faire (ce qui peut inclure le téléphone). Ça fonctionne ! Quand c’est parfaitement exécuté, voici de quoi ça à l’air pour moi : d’abord une douche (c’est-à-dire sauter dans la mer), shambavi mahamudra kriya, café, travail. Une fois que ceci est fait, je me sens bien, pleinement satisfait, et je peux attaquer le reste de la journée comme bon me semble !

15 octobre 2024
Woburn Bay, Grenada
12° 00’ 21.5” N 61° 44’ 05.5” W
Le soleil descend lentement derrière l’horizon alors que je lève l’ancre, un murmure d’espoir pour une navigation calme sous les étoiles au retour vers Carriacou résonnant dans mon esprit. Je progresse au moteur cap sud/sud-est vers une mer étonnamment agitée et quinze nœuds de vent soufflant par-dessus les vagues dans la proue de Valhalla. Ça n’a pas de sens de hisser les voiles pour remonter au vent dans une mer pareille, pensai-je. Je décide donc de continuer au moteur jusqu’à laisser derrière moi suffisamment de l’île pour pouvoir me mettre confortablement au travers, cap au nord. Il fait maintenant nuit noire et la proue de Valhalla frappe violemment contre les vagues qui me paraissent étonnamment puissante pour les modestes conditions de vent. Il n’y a que quinze nœuds de vent, marmonnais-je. Je mets le bateau sur un cap prévu pour attaquer la houle en diagonale afin de réduire tant bien que mal l’inévitable fracas de la proue en bas de chaque vague. Puis, je m’agrippe à Valhalla tout en enfournant des biscottes de beurre de cacahuètes dans ma bouche. Une autre pensée me traverse l’esprit… J’aurais dû me préparer une grosse casserole de pâtes avant de partir. Quand soudain, retentit un bruit très particulier.
« Claclaclaclaclaclaclaclaclaclaclaclac… »
Biscottes de beurre de cacahuètes au coucher de soleil

Oh noooon ! Je suis immédiatement frappé de stupeur à l’idée de ce qui vient de se passer alors que mes yeux verrouillent sur le sondeur dans une tentative d’évaluation des conséquences de mon invraisemblable erreur. 20 mètres. Merde !! Ce bruit, je l’ai su tout de suite, était le bruit de mon ancre suivi de 50 mètres de chaine s’en allant par le fond. Ça y est… J’avais ancré Valhalla dans la pénombre la plus totale, en pleine mer, face à de belles rafales de vents et des vagues qui menaient un rodéo interminable sur la proue. Allez, Marc ! La situation requiert une réaction immédiate. D’abord, affaler les voiles ou l’impact de Valhalla tentant d’arracher une ancre attachée par le nez au fond la mer va bientôt se faire connaître à toi. OK, c’est fait. Maintenant, quoi ? Eh bien… on dirait qu’il va falloir remonter cette foutue ancre. Mais tu sais bien que c’est quasiment impossible de remonter à la main une ancre de quarante-cinq livres auquel s’ajoute le poids des vingt mètres de chaîne vertical avec un vent pareil dans le nez… Bon, alors essayons de mettre le pilote auto sur un cap qui fait pointer le bateau face au vent en première vitesse mais pas trop vite, ça devrait soulager un peu mes bras. J’enfile mon harnais, me clip à la ligne de vie et me rends à quatre pattes à l’avant du bateau, trouvant mon chemin tant bien que mal grâce à ma lampe frontale. Je remonte l’ancre de quelques mètres mais je sens rapidement toute la force du bateau tirer sur la chaîne me donnant le désagréable avertissement qu’il va bientôt m’arracher les deux bras ! Ah merde ! Je ne vais jamais réussir à remonter cinquante mètres de chaine comme ça. Je change donc de stratégie. Je peux assez facilement remonter un ou deux mètres avant que la chaine se mette en extension et que ça devienne intenable. Je remonte donc ce que je peux et m’empresse de remettre la chaine sur le crochet, aussi vite que possible, puis je fais un nœud de taquet pour sécuriser la quantité de chaine gagnée face à l’océan. Et je recommence, ainsi de suite jusqu’à pouvoir enfin remonter l’ancre. Cette fois, j’attache le tout avec un bout, le crochet et le nœud de taquet, juste pour être sûr. Une fois de plus, j’apprenais par l’erreur. Depuis le début, j’avais navigué en sécurisant l’ancre uniquement avec le crochet rapide sans me soucier le moins du monde que celle-ci pourrait sauter dans les montagnes russes produites par les vagues. Je retiendrai la leçon !
A 03:00 du matin, j’arrive enfin à Tyrell Bay et m’écrase dans mon lit pour un accès direct au royaume des rêves. Le jour suivant, j’étais heureux de revoir Ben. Nous mangeâmes une pizza ensemble et il me conta son projet d’acheter un autre bateau et de vendre le Tayana sur lequel il bossait depuis déjà trop longtemps et qui lui donnait plus de maux de tête qu’autre chose. Je lui racontai comment j’allais naviguer vers Pirate’s Bay à Tobago en un bord (si seulement le vent voulait bien coopérer). Je lui rendis sa cuisinière en échange de laquelle il me donna celle qui était trop grande pour son bateau. Le jour suivant, je rendis visite à la douane et l’immigration afin d’obtenir l’autorisation de mettre les voiles et leur payer ce qu’il voulait car ils veulent souvent quelque chose. Aujourd’hui, je suis prêt à lever l’ancre pour un nouveau pays. Pour mon premier vrai voyage en solitaire entre deux pays. Et je ne pourrais être plus enthousiaste ! C’est décidé, je mets les voiles demain matin à l’aube. Je règle mon réveil à 05:30 et vais me coucher.
16 octobre 2024
En mer cap 164° SE sur Tobago
Je suis seul en mer. Pour la première fois dans une navigation en solitaire, je ne vois pas de terre ni derrière moi, ni devant moi, ou même tout autour de moi. Seule l’immensité du grand bleu enveloppant Valhalla. J’ai enclenché le suivi sur mon Garmin inReach ce qui me permet de partager mon trajet avec un point de suivi toutes les quatre heures. Je peux envoyer un message via satellite sur un point précis de mon trajet informant ma famille et mes amis de ce qu’il se passe, comment je me sens ou simplement leur faire savoir que tout va bien. Je déploie la ligne de pêche avec mon nouveau leurre mais après plusieurs heures rien n’a mordu. Je décide donc de la retirer juste pour voir. Et, surprise, alors que je tire dessus, ça mord ! Ça pèse lourd alors je suis tout excité et tente tant bien que mal de remonter méthodiquement la ligne, pas trop vite, pas trop lentement, j’essaye de fatiguer un peu ce gros poisson avant de le remonter dans le cockpit ou il pourrait bien sauter à l’eau au moment fatidique dans une tentative de survie désespérée. Quand j’arrive finalement à le sortir de l’eau, oh wouah ! C’est un grand Mahi-Mahi tout doré ! Vraiment un beau spécimen ! J’essaye de me souvenir comment Tom m’a appris à préparer le poisson en commençant par le vider bien sûr, ensuite je l’entaille pour lui retirer la peau et finalement lui lever les filets. Je découpe la chair en de jolis morceaux que je lance dans du lait de coco avec du curry et des épices. Un repas délicieux et réconfortant.
Ma première prise

Je navigue au près tout du long. Valhalla gîte fortement ce qui rend l’environnement difficile à vivre. Quand le soleil se couche et la nuit commence à m’envelopper, je me sens gentiment somnoler et, avec l’auto pilote qui garde le cap, je décide de m’endormir sur le pont couché ayant emprunté au préalable un matelas de la banquette intérieure. Je recouvre mes yeux avec un t-shirt et m’endors progressivement. Quand je me réveille enfin, un énorme cargo marqué LPG se trouve à quelques mètres de moi. A quelle distance ? Je ne saurais le dire exactement mais tout ce que je peux dire c’est qu’il était suffisamment proche pour que tout me semble encore comme un rêve. Je cligne trois fois des yeux pour m’assurer que je ne dors pas mais non, c’est bien réel, il est juste là, sur bâbord. Je jette un œil à l’AIS en espérant le voir sur l’écran mais rien. Ce monstre n’est pas sur l’AIS ! Normalement, ces gros cargos transmettent un signal au moyen de leur AIS et puisque je fais pareil, un fort Biiiiip devrait retentir dès qu’il y a route de collision ou une proximité alarmante. Mais pour une raison qui m’échappe, celui-ci ne transmettait pas. Une autre leçon bien apprise. Ne pas m’endormir alors que je suis encore proche des côtes.
Un autre cargo vu de jour

Garder un oeil sur le GPS
Heure de l’arrivée à Pirate’s bay, 14:45 après plus de 36 heures à remonter le vent en plein cagnard. Je suis E-REIN-TE. Je ressens enfin toute la fatigue et les sensations que mon corps ne s’est pas laissé exprimer due à la nécessité de vigilance constante. J’ai beaucoup trop pris le soleil pendant beaucoup trop longtemps. Mon humeur me surprend d’une profondeur inconnue jusque-là et des pensées défaitistes me submergent, mon nouveau projet se dépeint soudain avec les nuances de gris de l’absurdité. Même en pleine conscience de ce qui est en train de m’arriver, je suis impuissant pour soigner ma déprime. Cela doit être ressenti, j’imagine. A mon arrivée, je suis censé hisser le drapeau de Trinidad e Tobago comme pavillon de courtoisie mais comme je n’en ai pas, je rassemble le peu de force qu’il me reste et découpe un rectangle dans un drap rouge sur lequel je dessine tant bien que mal une bande diagonale au feutre bleu. Puis, soudainement, je me sens happé par des besoin plus primaires, boire un peu d’eau et dormir. Après m’être versé de l’eau froid dans le gosier, je m’écroule sur mon matelas et me laisse partir une fois de plus vers le royaume des rêves.
Valhalla à l’ancre dans la baie des pirates à Tobago

17 octobre 2024
Pirate’s Bay, Tobago
11°19’17.69’’ N 60°33’10.5’’ W
Heureusement, le lendemain, je me sens déjà beaucoup mieux et les raisons pour lesquelles ce voyage me parut une grande idée me revinrent rapidement à l’esprit. Oui, oui, tout ira bien. Ma première visite doit être à la douane et l’immigration afin d’annoncer mon arrivée. Il y a une quantité inhabituelle, et totalement absurde, de formulaires à remplir mais c’est sans surprise pour ma part puisque j’en avais été averti par d’autres plaisanciers. Les deux femmes qui s’occupent de la douane et de l’immigration sont en fait très sympathiques et elles rendent définitivement le processus moins pénible. Ce petit village de pêcheurs me rappelle un peu les villages kenyans avec leurs maison peintes de couleurs vives et les gens dans la rue. Après avoir terminé les formalités de douanes, je me mets à la recherche de cuisine locale. Il me faut goûter un des déjeuner classique ici, les Doubles. On dirait juste des pois-chiches avec un peu de sauce piquante sur deux rotis mais c’est délicieux.
Doubles !

Une dame s’assied à ma table, son nom est Mme Ann. Elle habite aux Etats-Unis mais est née ici à Tobago. Elle a fait construire une maison en haut dans la forêt où elle y passe plusieurs mois dans l’année, discutant tous les jours avec le cuisinier de ce petit établissement. Comme elle me parait sympathique, je démarre une conversation et bientôt, elle m’offre de m’apporter des noix de coco, des bananes et une branche de canne à sucre ! Je n’aurai qu’à revenir ici dans la soirée pour récupérer tout ça. Je ne sais comment la remercier et lui dit que ça me fait très plaisir d’avoir des bananes et du lait de coco frais à boire. Et pourquoi pas mâchouiller une branche de canne à sucre à mes heures perdues.
Bananes, coco et canne à sucre

Le soleil est presque couché quand je décide de retourner au bateau. J’ai laissé mon annexe haut sur la plage bien qu’apparemment pas assez en hauteur vu que j’assiste au spectacle de vagues qui s’écrase directement dans mon annexe ce qui lui donne désormais plutôt l’apparence d’une baignoire. Elle est pleine d’eau et les vagues n’arrêtent pas de se briser par-dessus le panneau arrière rendant difficile toute tentative d’écoper. J’essaye de la remonter plus haut sur la plage mais l’opération est quasi impossible vu le poids ajouté de l’eau ce qui rend l’annexe affreusement lourde. Soudainement, un jeune homme déboule en courant de nulle part une écope à la main me disant de détacher l’annexe pour la pousser à la mer. Je comprends qu’il va m’aider alors je m’exécute. Il surf avec l’annexe quelque mètres derrière les vagues et se met à écoper frénétiquement puis me ramène mon annexe, me laissant l’écope. Tu peux l’utiliser pour la prochaine fois. Eh bien, merci mon gars ! C’était plutôt spectaculaire ! Une autre leçon bien apprise. Attention à la marée lorsque je laisse l’annexe sur la plage.
19 octobre 2024
Ce matin, un vieux marin, pieds nus, avec une barbe grise et les dents jaunes, une part de lui me rappelant Moitessier, fit apparition auprès de Valhalla me demandant si je n’étais pas intéressé à prendre un corps mort. Il m’explique qu’il me propose ça de la part d’Eric Tobago Moorings. Je lui rétorque que je suis fauché et heureux de rester à l’ancre si possible. Je vis immédiatement dans sa réaction qu’on était sur la même page. Il tend son bras et pointe vers un bateau à l’autre bout de la baie disant « C’est mon bateau, celui avec la coque pourri, ahah ! ». Il avait en fait cinquante-quatre ans, un allemand, et vivait sur son bateau depuis si longtemps qu’il ne sut plus vraiment combien d’années ça faisait. « Après le divorce avec mon ex-femme, j’ai emménagé sur le bateau et depuis je navigue autour des Caraïbes. La plupart du temps entre Grenada et Tobago. Le reste des Caraïbes c’est de la merde. Je reste ici jusqu’à ce qu’ils me foutent dehors ensuite je vais à Grenada jusqu’à ce qu’ils me foutent dehors à nouveau, ahah ! »
Pauvre Andy. Ça me semblait une vie bien solitaire. Je ne l’ai pas dit, je n’ai rien dit du tout. Il m’avait l’air très sympathique. Je ne vais pas prendre cette direction dans ma vie… c’est tout ce qui fit surface dans mon esprit. Pas à cause de lui, non, mais parce qu’il me rappelait d’autres hommes que j’avais rencontré dans mes précédents voyages qui, après leur divorce, envoyèrent tout en l’air et s’en furent vivre une vie isolée du reste du monde et de tout ce qu’il avait connu avant. Mais Andy était plus sociable que la plupart de ces types là et nous restâmes en contact les jours suivants.
Une cuisinière de compétition

Je lui fis part de ma nouvelle cuisinière ce à quoi il répondit qu’il amènerait Kimron, un menuisier local pour y jeter un œil comme de toute manière il devait passer à son bateau. Kimron n’eut pas l’air tout à fait enthousiaste quant à mon idée d’installer cette cuisinière à bord de Valhalla et conclu qu’elle était tout simplement trop grosse. Ce serait une prise de tête sans nom de l’installer, ajouta Andy. Pour être honnête, je pensais tout pareil mais je m’étais dit que c’était sûrement due à mon incompétence dans le domaine de la menuiserie. Enfin, j’avais d’autres problèmes urgents, il y a une fissure dans le vit-de-mulet censé tenir ma bôme au mat. Il va falloir que je trouve une manière de réparer cette pièce car elle menace de casser à tout moment. Les conséquences seraient alors désastreuses. Si la bôme se détache en navigation, la grande voile serait alors en lambeaux.

Vit-de-mulet fissuré
Tobago sur la carte des Caraïbes

À suivre...